Les deux sœurs, « pures Nantaises », sont arrivées rue du Fer-à-Cheval en 1956. De ces cinquante-huit années, elles gardent le souvenir d’une vie « pas marrante tous les jours », mais surtout, d’une ambiance « familiale ». Liliane Leyondre et Madeleine Bouin
L’ESPRIT DE FAMILLE
L’ESPRIT DE FAMILLE Liliane et Mado ON ÉTAIT BIEN Monique et Josiane VIVE LA VERDURE ! Andrée et Danièle LE FOOT DANS LA PEAU Christine
Les deux sœurs reçoivent quotidiennement la visite de leurs enfants et petits enfants : « On a toujours été comme ça, très proches. »

Enfants, Liliane et Mado habitaient la rue du Marchix, puis la rue Léon-Jamin, deux voies victimes des bombardements, qui ont aggravé l’insalubrité des logements. Les reconstructions successives après 1945 en ont chassé les habitant.es.

 

Quand elles arrivent aux Bourderies, Mado a 19 ans et Liliane, 17 ans. Seuls les immeubles d’urgence dits «ᅠ de l’abbé Pierre ᅠ» sont construits dans la cité qu’on appelle alors La Lande. Avec leurs parents, les deux sœurs emménagent dans un pavillon HLM dont « ᅠles murs n’étaient même pas secs.ᅠ » Pas de chauffage, pas d’eau chaude. La salle d’eau, sommairement équipée d’un bac en ciment, est à l’étage. « ᅠIl fallait faire chauffer l’eau en bas sur le poêle à charbon, monter les bassines d’eau chaude pour se laver, et les lessiveuses pour laver le linge sur une planche en bois. ᅠFaut l’avoir connu ᅠ!ᅠ ». Les  choses ne

s’amélioreront, lentement, qu’au début des années 1960. L’installation d’une baignoire sabot en 1964 reste la dernière rénovation à ce jour. Dans la cité, le climat n’est guère paisible ᅠ: «ᅠ Au début,

les flics venaient trois, quatre fois la semaine. Il y avait des couples qui se battaient, il y a même eu deux crimes. ᅠÇa nous faisait du cinéma ᅠ! Après, ça s’est calmé. ᅠ»

Au delà de l’inconfort, des incidents de voisinage, de l’éloignement des transports publics, Liliane et Mado retiennent une «ᅠ ambiance familiale ᅠ». Mariées peu après leur arrivée aux Bourderies, elles sont bientôt mères de cinq enfants chacune («ᅠ trois gars, deux filles, tout pareilᅠ !ᅠ »). Si Mado occupe un emploi («ᅠ J’ai fait un peu de tout. ᅠ»), la plupart des femmes restent à la maison, à la disposition de leur famille, souvent nombreuse. Elles se retrouvent au centre socialᅠ : « ᅠIl y avait du mondeᅠ ! On apprenait à faire la cuisine, à tricoter. On faisait des excursions. On est allé à Paris, à la neige, deux fois, à la Venise verte... C’était vraiment bien ᅠ! ᅠ» Le soir, chacune rentre chez soi. Commence alors la deuxième vie ᅠ: celle du soir, avec les maris.

Les hommes tissent peu de liens personnels. Mais ils participent aux festivités de voisinage.
«ᅠ On allait les uns chez les autres, boire un petit café. Si on faisait une petite fête, tout le monde venait.ᅠ » Entre kermesses des écoles («ᅠ Tout le monde était là, il y avait des stands partout, on dansait...ᅠ »),

longues tablées dans les jardins, parties de rami interminables (« ᅠLe boulanger laissait sa porte de derrière ouverte, on allait lui chercher des gâteaux à deux heures du matin ᅠ!ᅠ »), rencontres devant l’épicerie ou la poissonnerie du coin, jeux collectifs des enfants («ᅠ Des fois, j’en avais quinze dans mon jardin ᅠ!ᅠ »), la convivialité rythmait les jours.

Peu à peu, le départ des enfants et la fermeture des commerces nuisent à la vie collective. Le coup de grâce est donné par l’expropriation des habitant.es des immeubles jouxtant la rue du Fer-à-Cheval. La vue des fenêtres obstruées depuis deux ans atteint le moral de celles et ceux qui restentᅠ : «ᅠ Tout est vide, ça fait

 triste.ᅠ » Cependant, la maison de Liliane ne désemplit pas : «ᅠ J’ai toujours eu du monde chez moi.ᅠ » Les deux sœurs reçoivent quotidiennement la visite de leurs enfants et petits enfants ᅠ: «ᅠ On a toujours été comme ça, très proches.ᅠ » La solidarité intergénérationnelle n’est pas un vain mot ici.  Et, sûr, elle survivra à la démolition des pavillons, puis au retour dans des maisons neuves.